Taoïsme: pour qui et pour quoi ?
Série alchimie interne 1ère partie

Cet article est le premier d’une série d’articles que je vais consacrer à l’alchimie interne taoïste, c’est-à-dire à une voie de transformation traditionnelle, éprouvée par le temps.


Pas d’inquiétude, pour ceux à qui ce terme ne parle pas, j’expliquerai plus tard à quoi il fait référence. Mais avant d’entrer dans les détails, ce premier texte servira à planter le décor dans lequel s’insère l’alchimie interne.


Et ce décor est le taoïsme.


J’aimerais montrer que ce que nous appelons « taoïsme », un mot commençant par Tao et finissant par « isme », ce qui peut le rendre douteux, est en fait un système pédagogique pratique et progressif, extrêmement bien construit, permettant de s’éveiller à la Réalité, avec un R majuscule. Un de ses principaux courants contemporains annonce d’ailleurs clairement la couleur au travers de son nom : Quanzhen Pai 홍廬탰 peut être traduit par école de la Réalité Complète.


Ce n’est que dans ce contexte que ce que nous appelons « alchimie interne taoïste » ou Nei Dan 코덮 prend tout son sens. Sinon, celle-ci se voit réduite à un certain nombre de techniques psycho-physiologiques, le plus souvent liées à la santé, comme en s’en rend compte en voyant ce qui est fait aujourd’hui de pratiques comme « le petit circuit céleste » ou « le grand circuit céleste ». En perdant leur enracinement dans leur terre nourricière, ces techniques perdent leur directivité et leur pouvoir transformateur réel et tournent en rond au lieu de tourner rond.


Dès lors, avant même d’entrer dans une pratique de Nei Dan, il est important de comprendre dans quoi on s’insère avec de telles pratiques pour pouvoir décider de manière éclairée si le chemin global (qui seul dégage la cohérence nécessaire à l’émergence de toutes les capacités transformatrices de telles techniques) nous convient.


Parlons-en un peu, du taoïsme. Bien qu’il soit moins connu en occident que les autres grands systèmes spirituels que sont le bouddhisme, l’hindouisme, le christianisme ou le soufisme, il n’a rien à leur envier : il en a la même profondeur.


Il n’importe donc pas tant de savoir quel est le meilleur système que d’être capable de définir les principales caractéristiques, forces et faiblesses d’un système en particulier, pour savoir si celui-ci convient à la nature intime du pratiquant qui cherche un chemin de transformation.



Ses caractéristiques d’abord:


la première
 qui saute aux yeux, c’est que ses enseignements passent de manière privilégiée par la voie du corps. Les arts corporels liés à ses concepts de base (Yin-Yang, 5 mouvements, Luo Shu, He Tu, trigrammes et leurs différents agencements, hexagrammes, branches terrestres, troncs célestes, etc…) sont innombrables : méditation, Tai Ji Quan, Dao Yin, Qi Gong, Ba Gua, etc…Même les rituels ont gardé une forme très corporelle et en voyant certains prêtres officier, on ne peut s’empêcher de penser à une forme de danse sacrée ou de tai ji très élaborée. Dans un monde de plus en plus sédentaire, cette caractéristique corporelle est évidemment une force du taoïsme.


Bien que l’historicité réelle du lien entre ces arts et le taoïsme puisse faire débat, on ne peut nier que tous les concepts cités plus haut se doivent d’être peu à peu engrammés de manière quasi cellulaire, et cela passe par une « incorporation » au sens premier du terme. Comment mieux comprendre un « axe » qu’en l’expérimentant sous toutes ses formes corporelles ? Comment comprendre un « emportement », terme habituellement retrouvé dans le champ lexical affectif, mieux qu’en se sentant poussé physiquement hors de son espace ?


Cette écoute peut d’ailleurs aller très loin : par exemple, à un moment donné, les mouvements corporels en spirales, typiques de certains styles de Tai Ji, s’ils sont expérimentés suffisamment longtemps et profondément, font immanquablement penser à la double hélice de l’ADN pour quiconque a étudié, même vaguement, la biologie. Le lien avec l’épigénétique semble alors analogiquement particulièrement évident et il en émerge une conviction profonde de notre capacité à pouvoir l’influencer. La notion de santé est donc une composante importante du taoïsme, bien qu’elle ne soit pas une fin en soi et la limite entre médecine traditionnelle et pratique taoïste est parfois floue. La plupart des maîtres taoïstes sont guérisseurs, comme le précise l’adage: « Sur 10 maîtres taoïstes, 9 sont médecins ».


La deuxième grande caractéristique du taoïsme est sa pensée systémique et cyclique. De là naissent toutes les idées de cycles, de rythmes, de multi-cycles co-imbriqués les uns dans les autres, de transformation constante, d’équilibre dynamique et instable des contraires et donc du féminin-masculin qui en est un cas particulier. Cette particularité fait du taoïsme une spiritualité « artistique » par excellence, donnant la part la plus belle au cerveau droit, aux associations, à l’analogique, etc… comme en témoignent les nombreux arts issus ou influencés par le taoïsme : calligraphie, musique, chant, danse, etc…Il y a donc une certaine douceur dans le taoïsme qui tranche avec la relative austérité retrouvée dans d’autres courants spirituels.


Sa troisième caractéristique est sa pensée écologique, bien que dans la vision taoïste, l’écologie est autant intérieure qu’extérieure. Peu de spiritualités mettent autant en avant le modèle de la nature en tant qu’exemple à suivre pour réintégrer le flux de la vie. Une telle vision devient obligatoirement écologique, car une nature polluée ne peut que déstabiliser l’humain lui-même.


Sa quatrième caractéristique englobe en fait la troisième : le taoïsme est un art d’observation, de déduction et d’imitation. De ce fait, il présente parfois un côté presque scientifique (proto-scientifique serait plus juste) en partant toujours de l’observation de la nature ou de phénomènes naturels pour les appliquer ensuite à l’humain. Contrairement à d’autres spiritualités qui partent du particulier pour le généraliser, le taoïsme fait plutôt l’inverse : il observe le général, la règle du Ciel ou de la nature, pour ensuite la particulariser à une situation donnée et précise.


Sa dernière caractéristique est une écoute particulièrement affûtée des aspects à priori invisibles de la réalité. En effet, une pensée cyclique implique forcément l’observation suivante : quand les éléments sont en apparence cachés, ils n’en continuent pas moins d’exister ou de se transformer. La végétation, par exemple, est inactive ou invisible en hiver mais éclot à nouveau au printemps, montrant par là sa continuité dans l’invisible.


Ces trois dernières caractéristiques ont entraîné une modélisation de la réalité à 9 dimensions permettant l’existence de « choses », phénomènes ou processus dans d’autres plans de la réalité que nos 4 premières dimensions. Ces « choses » échappent de fait à notre regard habituel, mais peuvent être perceptibles soit par l’affinement de certains de nos sens, soit devenir apparentes via un medium présent dans les 4 premières dimensions, comme des pièces de monnaie ou des baguettes d’achillée, étant donné la loi de la synchronicité. L’observation minutieuse de cet invisible, mystérieux ou subtil, permet alors de mettre à jour un certain nombre de lois permettant l’interprétation des signes. Les arts issus de cette prise en compte de l’invisible sont nombreux dans le taoïsme : on peut citer le Yi Jing, le Ba Zi, le Feng Shui, etc…


La conséquence immédiate de l’existence de ces instruments dans le taoïsme a une importance majeure : cela implique que le pratiquant n’est pas tout puissant et que sa pratique, même par hypothèse parfaite, est soumise aux aléas de l’invisible, tout comme la mer doit répondre à la lune en lui offrant ses marées. Cela sort le pratiquant d’une sorte d’hyper responsabilisation de ses actes et offre une voie de sortie élégante au piège de la culpabilité et de l’auto-flagellation tout en sortant le pratiquant de ses prétentions à la toute-puissance. Notons en passant que cela ouvre en même temps la porte à une certaine déresponsabilisation : c’est pas ma faute : c’est la faute à la branche terrestre du mois ! Dans ce cas, un regard externe amical mais non complaisant et apte à lever le pied en direction du fessier du pratiquant est indispensable, rendant tout son sens à la notion de maître ou à minima de frères ou sœurs de pratique.


Enfin, il faut noter encore sa partie chamanique, lettrée, certes, mais chamanique quand même, qui reste bien présente dans la tradition, même si cet aspect a été oublié quand le taoïsme s’est fait connaître en occident. Cet aspect du taoïsme représente ce que l’on pourrait appeler son versant Yang et est en réalité fondamental à partir d’un certain niveau de pratique car aucun système ne peut vivre en n’ayant qu’un seul pôle.


Ses faiblesses ou inconvénients, bien entendu, viennent de l’autre face de la pièce.


Au niveau corporel, il peut rebuter certaines personnes qui ont soit des difficultés physiques importantes, soit une aversion quelconque pour le corps. Il peut aussi se développer à son égard une forme de croyance du type: tout enseignement véritable passe par le corps et tout peut se régler par le corps. Ces deux assertions sont bien entendu fausses et limitatives. On peut même affirmer qu’un enseignement qui passerait uniquement par le corps raterait sa cible à coup sûr, bien qu’il puisse amener un certain nombre de bienfaits.


Au niveau de sa plasticité, le taoïsme peut parfois manquer de précision, en raison du fait qu’il s’intéresse moins aux choses et aux événements isolés qu’aux liens et transformations issus de leur rencontre. Ou plutôt, il serait plus juste de l’exprimer ainsi : en raison même de sa plasticité, on peut facilement tordre les théories du taoïsme pour leur faire dire ce que l’on veut. C’est bien entendu vrai pour de nombreuses théories (cf. les statistiques), mais c’est encore plus simple avec la pensée cyclique taoïste, qui est souple par nature. Pour palier à ce problème, les taoïstes utilisent conjointement un certain nombre de modèles et les superposent, ce qui fait que la « justesse » émerge de la cohérence au croisement des ensembles. Néanmoins, cette faculté doit être acquise, tout spécialement pour les occidentaux habitués à penser en tiers exclu.


Au niveau de sa partie chamanique, celle-ci peut être vue comme « superstitieuse », et donc rebuter certains esprits très cartésiens. Il faut noter que je n’ai en fait jamais vu quelqu’un ayant fait l’effort de pratiquer réellement cette partie chamanique continuer à la taxer de « superstitieuse », car une fois vécue, l’expérience véhiculée par les procédés utilisés devenant expérience vécue, le vernis descriptif s’estompe de lui-même pour ne laisser la place qu’aux effets de la pratique.


Enfin, il faut encore dire que globalement, l’aspect culturel et la barrière de la langue peuvent être vus comme un obstacle, à raison parfois. Néanmoins, les nouvelles générations de maîtres taoïstes parlent de plus en plus souvent l’anglais, une littérature de plus en plus abondante est aujourd’hui disponible en langues occidentales, et dans un avenir proche, cet écueil n’en sera plus vraiment un.


En résumé, si je devais faire un portrait-robot de la personnalité type à laquelle s’adresse le taoïsme, je dirais ceci : il s’adresse à tout pratiquant qui souhaite s’engager dans une voie spirituelle traditionnelle, désireux d’engager assez profondément son corps dans la démarche, observateur, privilégiant la voie de l’analogie et du cerveau droit par rapport à l’analyse du cerveau gauche et qui a gardé, même enfouie, une partie de son âme d’enfant pour être à même d’accepter comme un jeu la partie magique ou chamanique du système. Enfin, une certaine curiosité culturelle est nécessaire pour être à même de recevoir un enseignement sans le juger trop tôt.


Cela peut paraître bizarre de définir ainsi la voie et le profil type du pratiquant qui aura le plus de plaisir et de facilités à y cheminer. Pourtant, cela me semble doublement important. Quand on connaît l’ampleur de la tâche consistant à nous délester de tous nos superflus, à nous mettre à nu face à la Réalité, autant ne pas rajouter de difficultés en s’engageant sur des chemins trop éloignés de notre nature. Une certaine notion de « gestion de projet » doit être présente pour préparer intelligemment un tel voyage.


Voilà. C’est dans le cadre d’une telle voie que l’alchimie interne taoïste a du sens, car elle va être éclairée par toutes les autres facettes de la voie, qui sont autant de clés pour la décrypter en profondeur. Sans ces clés porteuses de toute la cohérence du système, ce qui est appelé « alchimie interne » en occident est en réalité fondamentalement inopératif. Cela ne veut pas dire que rien ne se passera durant la pratique. Le bois pourra prendre feu, pour prendre une analogie. Mais ce feu ne verra jamais naître sa « salamandre » faute des clés enzymes qui font défaut.


Appuyée sur les caractéristiques citées plus haut, vous comprendrez pourquoi on y parle de Terre et de Ciel, d’enfançon, de feu, d’eau, de tigre et de dragon, de montagne et de boulette de boue, de cinabre et de monts mythiques où vivent les vrais humains. Pourquoi on y fait appel autant à l’observation et à la raison qu’à son âme d’enfant et à ses dons artistiques. La pratique taoïste engage en effet l’humain dans toutes ses dimensions magiques, mythiques, rationnelles et post-rationnelles. C’est cette résonance globale qui à la longue, change le plomb en or ou en lumière.


Dans le prochain article, j’exposerai les grandes étapes de la pratique avant d’entrer dans l’exposé de quelques techniques bien connues, comme la « petite orbite céleste » et la « grande orbite céleste ».


Illustration: Quanzhen qunxian ji 홍廬횐鉤섞 «Anthologie des immortels» (merci à Jean-Yves Woestyn)


Les Talismans taoïstes
6ème partie